La Bretagne est depuis longtemps une terre fertile et source d’inspiration pour un certain nombre de graveurs sur bois tels que Henri Rivière, Carl Moser ou encore Yamamoto Kanae. Bien que né à Lyon, le peintre-graveur Georges Nicolas Fourrier (1898-1966) s’est installé à Quimper. Georges Fourrier a consacré une partie importante de sa vie artistique à représenter, avec un œil d’ethnologue, les autochtones et les paysages de Bretagne. Il se serait intéressé aux arts du Japon quand, à l’âge de 16 ans, une maladie touchant son poumon gauche, l’a confiné au lit pendant trois années. Les romans japonais de Pierre Loti ne l’ont pas laissé insensible. C’est ainsi que, par la suite, ses dessins à l’encre et aquarelles sont venus illustrer certains de ses romans avec des reliures inédites.
En 1919, il est amené à fréquenter l’atelier d’Alfred Keller. Il expose au Musée Galliera, et fait son premier voyage en Bretagne. Entre 1920 et 1921, il étudie la gravure sur bois avec Alphonse-Prosper Isaac (lui-même élève de Urushibara Mokuchu) et prend le nom d’artiste « Géo-Fourrier ». De 1921 à 1923, Geo-Fourrier étudie à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, où il est fait connaissance avec les artistes et les écrivains français tels que Mathurin Méheut, Charles Fouqueray, ou encore Pierre Loti.
Dès ses premières œuvres, Géo-Fourrier représente des sujets asiatiques, telle l’aquarelle « La Prêtresse d’Issé » qu’il présente au Salon des Artistes Français en 1919. Il utilise comme emblème personnel le dessin d’une cigale avec le mont Fuji qui porte son monogramme en lettres stylisées imitant les kanji japonais. Deux ans plus tard, il réalise une estampe qui représente un motif similaire de cette cigale.
De la Bretagne au Japon
L’influence des estampes japonaises, dans certaines de ses réalisations, est indéniable. L’une des meilleures représentations de cette influence peut être perçue dans cette gouache de 1925 « La Fumée du Goëmon » visible au Musée Départemental Breton à Quimper. Dans ses premières versions, la fumée qui s’échappe des algues forme une diagonale spectaculaire qui couvre presque toute la largeur de l’œuvre. Le sujet est placé à droite, de façon asymétrique, sans doute à la recherche du centre de l’incendie qui est au-delà de la ligne d’horizon. Géo-Fourrier utilise également de manière efficace l’utilisation de l’espace négatif. Dans la réalisation de son pochoir, plus tard, la diagonale est coupée, mais le format vertical étroit crée une perspective encore plus grande, de façon exagérée, à la Hiroshige, comme si le spectateur était assis sur le sol regardant la femme par derrière.
Geo-Fourrier a été influencé par l’art japonais, oui, mais pratiquement tous les graveurs du 20ème siècle ont été influencé par l’art japonais dans une certaine mesure. Cela n’est pas toujours évident dans leur travail. Notons que chez Géo-Fourrier, n’a jamais voyagé en Extrême-Orient, ni, à une exception près, dépeint un sujet asiatique dans son travail. Cependant, il a passé commande à l’éditeur Takamizawa Mokubansha à Tokyo pour couper et imprimer au moins trois de ses dessins à la fin des années 1930. Sa première édition Takamizawa semble être « La Brûleuse de Goémon à Notre-Dame de la Joie » en 1936, sur la base d’une gouache qu’il avait réalisée l’année précédente.
George Fourrier primé
En 1923, Géo-Fourrier reçoit une mention honorable au Salon des Artistes Français pour son estampe « Barque de Pêche sur le Bosphore », d’après un tableau d’Auguste Matisse. L’année suivante, il devient membre du Salon, présente une deuxième estampe basée sur un tableau de Matisse, et déménage à Quimper en Bretagne, où il travaille comme artiste maison dans la célèbre manufacture de porterie de faïence Henriot jusqu’en 1950. En 1925, il expose deux autres estampes au Salon des Artistes Français. En 1927, Geo-Fourrier reçoit la médaille de bronze pour son estampe sur bois « St. Guénolé le Sonneur de Bombarde » au Salon de la Société Coloniale des Artistes Français (plus tard rebaptisé Société des Beaux-Arts de la France d’Outre-Mer), avec un voyage au Maroc comme prix.
Illustrations de livres
En 1927, Geo-Fourrier réalise des illustrations à la gouache pour le livre « Le Crucifié de Kéraliès » par Charles Le Goffic. Cependant, les xylographies deux tons dans ce livre, ont été sculptées, non pas par Géo-Fourrier, mais par J. Malcouronne. En 1928, il crée également des illustrations à la gouache pour le livre « Les Hommes Nouveaux » de Claude Farrère. Les xylographies quatre couleurs du livre ont, quant à elles, été sculptées par Auguste Mathieu. Un autre prix obtenu en 1930 a permis à Géo-Fourrier de passer six mois en, ce qui s’appelait alors, Afrique-Équatoriale française (actuels Gabon, Congo, Tchad et République Centrafricaine). Il semblerait que Géo-Fourrier se soit inspiré également de William Nicholson au cours des années 20. Pendant les années 1930, Geo-Fourrier compléte ses revenus en produisant des gravures colorées à la main, des pochoirs, et des copies de cartes postales représentant des scènes de différentes régions comme la Bretagne, la Normandie, les Pyrénées, la Provence, l’Alsace, le Limousin et l’Auvergne. Il a été particulièrement fasciné par les costumes et les coiffures des femmes du Pays Bigouden. Son travail de carte postale lui a valu une médaille d’or aux Techniques d’Exposition Internationale des Arts dans la « Vie Moderne à Paris » en 1937. En 1935, Geo-Fourrier remporte une médaille d’argent au Salon des Artistes Français pour son estampe « Douarnenez, la Cale Noire », basée sur une de ses gouaches. Geo-Fourrier participe à son dernier salon en 1939. En 1941, il fourni les illustrations pour le livre « Visages de la Bretagne », montrant l’évolution de la coiffe bigouden. En 1950, il crée sa propre marque « Éditions d’Art Georges Geo-Fourrier » afin de commercialiser ses œuvres sous la forme de cartes postales, de figurines, de cartes à jouer… La collaboration la plus réussie de Géo-Fourrier avec Takamizawa est sans doute « Costumes de fête », gravure tirée à 100 exemplaires en 1938. L’impression était fondée sur l’un de ses grands dessins au pochoir, qui à son tour a été vaguement basé sur une gouache que Géo-Fourrier avait fait dix ans plus tôt.
Pourquoi Géo Fourrier fait-il réaliser ses gravures au japon ?
Oui, on peut se demander, pourquoi Géo-Fourrier a t-il fait réaliser ses gravures au Japon ? Contrairement à, par exemple, Paul Jacoulet, Geo-Fourrier était certainement capable de faire ses propres gravures couleur sur bois. Il est possible qu’il ait simplement voulu éditer ses œuvres à « grande échelle » sans avoir à y passer du temps lui-même. Ou, comme Philippe Le Stum l’a suggéré, Geo-Fourrier avait du respect pour l’organisation du travail traditionnel à la japonaise et voulait produire un authentique ukiyo-e, cela en dépit du fait que le sujet et la thématique était bien breton… Mais il y a une autre explication qui pourrait expliquer son choix. Celle-ci plus technique. La gravure « Costumes de Fête » de Takamizawa présente un luxueux fond de mica d’argent conçue à l’aide d’une technique d’impression connue sous le nom de kira-zuri. Des flocons de mica (famille de minéraux, un des constituants du granite) sont mélangés soit avec du blanc d’œuf ou de la pâte de riz. Ils sont ensuite dispersés sur l’impression alors que l’encre est encore humide ou, plus probablement ici, étant donné la taille de l’arrière-plan, brossés sur la gravure avec une brosse douce à l’aide d’un pochoir. Bien que le procédé soit facile à expliquer, il est en fait assez difficile dans la pratique d’obtenir avec le mica une surface lisse, uniforme et qui tienne dans le temps. En fait, le procédé étant si difficile à maîtriser, que la technique s’est perdue au début du 20ème siècle. Ce sont les graveurs d’art du mouvement shin-hanga qui ont dû se réapproprier la technique à travers des essais et des erreurs. En 1939 il est fort probable qu’en occident aucun graveur d’art n’avait la capacité à réaliser des gravures sur bois avec des fonds de mica…





